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d'hiver
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Joli
moi de mai 1996
Cévennes
mystérieuses
Une
besace remplie de poésie
Transparence

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Transparence
J’étais parti de bon matin - le temps était
froid, sec - chercher des champignons dans les bois de châtaigniers,
chose qui ne manque pas dans ces merveilleuses Cévennes.
L’automne était là, bien implanté. Les
feuilles avaient tourné au jaune, marron, rouille brillant
; c’était vraiment féerique, comme chaque année
- mais attention, il faut être vigilant, ça ne dure
pas longtemps, une semaine ou deux, parfois.
Les champignons n’étaient pas au rendez-vous, peut-être
la sécheresse, peut-être le froid, toujours est-il
que le cèpe, roi des champignons pour les Cévenols,
n’était pas là. Ce n’était pas
bien grave, la balade était tellement belle, tant pis pour
les omelettes. Moi qui ai passé beaucoup de temps à chercher
des cryptogames je sais combien ils sont capricieux.
Sur une grande pierre plate, inondée du soleil passant par
une trouée de châtaigniers, une petite couleuvre.
Elle avait l’air morte, mais en regardant de plus près,
on voyait que la mort ne l’avait pas encore menée
dans l’au-delà. Couleuvre dans le coma. Eh oui, pourquoi
pas ? Le coma n’est pas exclusivement réservé aux
humains. En la regardant je pensai qu’elle avait pris un
coup de froid. J’aime bien les serpents. Normal : personne
ne les aime, ou presque.
Je ramassai la petite couleuvre mourante et la posai dans mon panier, à défaut
de champignons.
De retour à la maison, je déposai la couleuvre près
de la cheminée, espérant que la chaleur du feu allait
la ravigoter. Je n’allais tout de même pas aller voir
un vétérinaire pour une petite couleuvre de Montpellier,
si mignonne soit-elle. Finalement, tout se passa bien, normal,
au bout de trois jours, le reptile donna signe de vie. Elle commença à bouger
la queue, puis sa tête se souleva, ses yeux fixes me regardèrent.
J’avais l’impression qu’elle me remerciait. A
partir de ce moment, la couleuvre ne me lâcha plus d’une
semelle. Naturellement, je ne l’emmenais pas faire les courses
avec moi, j’imaginais le beau remue-ménage dans le
supermarché, ou au bistrot
C’est un peu plus tard, vers novembre, que la maladie commença.
Une langueur indicible m’envahit. Je n’arrivais plus à bouger,
ou alors lentement., trop lentement, Des visites chez les docteurs,
des visites chez des spécialistes, des analyses «jusqu’à fatiguer»,
et, qui sait, si ça l’était ?... Tout cela
pour finalement m’entendre dire que je n’étais
pas malade du corps, mais de la tête. Je peux vous dire que
ce n’est pas un verdict auquel on acquiesce et qui vous fait
plaisir! Qu’en savaient-ils, tous ces diplômés,
de la maladie ? Moi, je savais que mon corps ne suivait pas ; j’avais
comme I’impression que je perdais des morceaux de moi-même,
je mourais en détails, en fait.
L’hiver passa en difficultés, pour mes proches et
surtout pour moi. Une chose, dans toute cette décadence
de mon corps, me réjouissait : ma couleuvre se portait bien,
elle avait presque doublé de longueur. Elle était
maintenant comme chez elle, Comme un chat, mais sans ronron. Le
plus surprenant, c’est que je ne la voyais jamais manger.
Peut-être, attrapait-elle des souris la nuit, ou des musaraignes
venues du pré en face de la maison.
out n’était pas négatif, mais j’allais
de plus en plus mal. Au tout début du printemps, je sortis
pour prendre un peu le soleii. Ma fille Modestie m’accompagnait.
Nous marchions vers l’est, le soleil dans les yeux. C’était
bon pour moi, un peu de nature après cet hiver si dur.
-Papa, tu as vu ? C’est rigolo.
-C’est quoi qui est rigolo ?
-Regarde, moi je fais une belle ombre, et toi il n’y a rien
!
Je me retournai et là, vraiment, la chose la plus extraordinaire
que j’ai pu voir de ma vie : aucune ombre de mon corps ne
se dessinait sur le chemin. Je bougeais, m’agitais dans tous
les sens, mais rien. Rien. Ma fille tout à côté de
moi avait son ombre bien dessinée mais moi, rien !!! J’avais
perdu mon ombre. J’étais anéanti, me sentant
plus diaphane et transparent que jamais. Je ne savais plus que
faire, que dire : mon ombre avait disparu. Nous rentrâmes à la
maison, et j’allai directement me coucher, couverture sur
les yeux. Depuis quelques temps, je savais bien qu’il me
manquait quelque chose. Les docteurs avaient dit : « C’est
la tête. » Bande de ... ! Vous voyez bien, c’est
mon ombre qui m’a abandonné ou alors, oui !, peut-être
on me l’a volée, mais dans quel but ? Que peut-on
faire d’une ombre ? Avec toutes ces angoisses, une, et de
taille, s’ajoutait à mon affliction : ma couleuvre
avait disparu. Elle était partie sans dire au revoir, ni
merci. Pas sympas, les ophidiens!
La perte de ma couleuvre m’avait beaucoup affligé.
Cependant, depuis une quinzaine, j’étais moins fatigué.
Certainement le printemps. Mais l’angoisse demeurait : qui
a bien pu s’emparer de mon ombre, et pour quoi faire ? Ca
n’a l’air de rien, comme ça, quand tout est
normal, mais je peux vous dire que je l’ai vécu :
un homme sans ombre n’est pas un homme complet Et moi je
n’avais plus d’ombre.
Un jour, feuilletant je ne sais plus quel recueil de physique-chimie
etc, je tombai sur. l’affirmation de Lavoisier : « Rien
ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».
Et je pensai à ma couleuvre chérie : où a-telle
trouvé la nourriture pour grossir si vite?
La lumière se fit : cette salope avait bouffé mon
ombre! Ca ne pouvait pas être autrement. Tu es sympa et on
te bouffe dans le dos, Toujours est-il que je n’avais plus
d’ombre et que, sans aller plus mal, je n’allais pas
mieux.
Le temps passa. Une autre balade avec Iphigénie, sur la
route bordant la maison. C’était l’été :
les touristes, les voitures, tout ce qui nous arrive avec les vacances.
-Papa, Papa, regarde ! Je crois que ton ombre repousse.
Fatigué, blasé, je regardai et constatai avec une
joie immense que mon ombre recommençait à marquer
le sol. Oh ! pas nette ni précise, mais ça poussait, ça
poussait.
Regardant ma fille, je lui dis :
-C’est pas demain que je ramène une couleuvre à la
maison.
Lancizolle, 10 octobre 2003
Max Clément
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